La dette : une économie morale

Et si la dette n’était pas seulement un mécanisme financier, mais une économie morale qui conditionne nos liens, nos héritages et nos manières de faire société ?

La dette : une économie morale

Dans quelques semaines, S. et moi signerons ou devrions signer - gardons le subjonctif, pas de charrue avant les boeufs, ni de tentation du diable, ni de défi au destin, ni d’appel au mauvais œil, ni d’imprudences auxquelles on prête parfois des comptes à rendre (nous allons y revenir...) - l’acte d’achat d’une maison à la campagne. Il n’est pas dit si nous y vivrons à temps plein ou pas, mais clairement, cette maison incarne pour moi, le rêve singulier d’un petit paradis terrestre.
Elle n’a rien d’exceptionnelle : ce n’est ni une bâtisse remarquable, ni un manoir aux pierres séculaires, ni un presbytère de caractère, ni une gentilhommière sommeillant à l'ombre de tilleuls centenaires, ni un pittoresque relais de poste au charme désuet, ni une maison de maître à la symétrie solennelle ; elle est juste une ancienne ferme qui doit son charme à une jolie tomette patinée au sol, une belle hauteur sous plafond, une surface généreuse promettant des moments de collectivité joyeuse, et surtout un environnement enchanteur : un jardin terrassé par de vieux murets aux pierres travaillées par le temps, et des pâturages à perte de vue, découpés par de petites haies irrégulières, comme tracées à la main, offrant au regard des successions de plans et de retraits invitant l’âme au repos, au silence et à la poésie.
Pour la petite anecdote, avant même de trouver la maison, nous avions déjà la table, achetée chez une amie antiquaire plus d’un an auparavant, même coup de cœur ou de foudre, je l’avais montré à S. en disant « je kiffe trop cette table, je l’imagine dans une maison de campagne avec tout un tas de petits enfants autour... ». Quelques mètres plus tard, alors que nous avions repris la route, S. m’annonçait qu’il l’avait achetée. Nous n’avions ni la maison, ni les petits enfants - on est un peu trop jeunes quand même, quoique...- et, je dois le dire, ni l’argent. Il semblait cependant à S. que ces trois raisons méritaient à elles seules d’acheter la table ! Un peu comme un principe d’annulation du négatif par sa multiplication, même si les matheux objecteront vite qu’avec un nombre impair de facteurs, le négatif est, en théorie, censé l’emporter.
Mais S. a nié les principes mathématiques et nous voilà donc avec, bientôt, une table immense et une maison autour, un rêve devenu réalité.

Pourtant..., si la joie et l’excitation seules devraient, en toute logique, définir mon état d’esprit, voilà des semaines que, depuis la signature du compromis de vente, je me sens plutôt déprimée. Des semaines durant lesquelles mon imaginaire convoque à loisir le diable, le mauvais œil, un destin farceur ou toute autre superstition un peu foireuse, prête à gâcher le plaisir et, pourquoi pas, tiens..., convoquer l’échec. Heureusement, S. tient tout ce petit monde à distance, car pour ma part, si je pouvais tout faire foirer par un oubli, un délai non respecté ou une maladresse administrative, je m’y appliquerais presque avec zèle. Nous avons tous nos talents cachés.
Restait donc à comprendre ce qui se joue pour moi. Et c’est précisément là que commence la remontée théorique - celle qui distingue cet article d’un simple billet d’humeur adressé à un journal intime.

Le revers du paradis

Adam et Eve au paradis terrestre - Wenzel Peter - Entre 1800 et 1829

Alors, pourquoi ce vertige ? Pourquoi cette envie presque pulsionnelle de saboter l’acte notarié ou de réveiller quelque démon administratif ?
En creusant sous la surface de ma dépression passagère - à nouveau le dessous du dessus, voyez comme je suis raccord avec la newsletter - je suis parvenue à débusquer un nouvel os à ronger : la culpabilité liée à… la dette.

Mais de quelle dette parlons-nous, au juste ? A priori, ici, je ne demande rien à personne. À part à la banque, bien sûr - mais elle saura tranquillement prélever sa dîme au passage. De ce côté-là, si dette il y a, elle sera contractuelle, mesurable, et surtout destinée à être soldée.

En revanche, il en est une autre, inquantifiable, qui s’est immédiatement invitée pour jouer les rabat-joie, une dette qui me fait me sentir comme une débitrice insolvable qui, au lieu de rembourser son dû, s’en irait festoyer.
Car, dans ma généalogie, le bonheur n’est pas un dû : c’est plutôt un emprunt à taux usuraire. Acheter ce « petit paradis », c’est, dans mon imaginaire, commettre un acte de déloyauté envers la lignée des femmes de ma famille. Jusqu’ici - enfin, disons jusqu’il y a quelques années - je m’étais appliquée à une forme de sainteté familiale : être loyale à leur malheur. J’honorais ce contrat tacite selon lequel, chez nous, les femmes sont les gardiennes de la peine, soumises au bon vouloir masculin, payant indéfiniment un tribut à une dette originelle dont le solde reste, génération après génération, désespérément débiteur.

C’est ce que le psychiatre Ivan Boszormenyi-Nagy appelle les « loyautés invisibles ». Nous portons en nous un grand livre de comptes familial, où chaque sacrifice des ancêtres devient une créance sur notre propre vie.
Et si je suis trop heureuse, le bilan comptable s’affole.
Je confirme : depuis des semaines, je vacille.

La dette : une invention pour dompter l’imprévisible

Pourtant, il est crucial de se rappeler une vérité essentielle : la dette n’est qu’une invention humaine. Elle n’est ni une loi de la physique ni une règle de la nature. Elle est un récit que les hommes se racontent pour faire société. Car, dans son essence la plus pure, la dette n’est pas une affaire d’argent, mais un lien.
C’est précisément ce que montre l’anthropologue David Graeber dans La dette, 5 000 ans d’histoire (à lire absolument, même si c'est énorme et que ça fait peur !). En retraçant la généalogie de la dette, il rappelle qu’avant d’être un mécanisme financier, elle signe d’abord une relation : je te donne, tu reçois, tu me revaudras cela un jour. La dette y apparaît donc moins comme une somme à rembourser que comme la trace d’un lien à maintenir dans le temps. Ce léger déséquilibre, ce « fil à la patte », n’est pas un accident ; il est ce qui oblige à se revoir, à rester en relation, à faire tenir le tissu social (Car un échange parfaitement équivalent, où ce qui est donné vaut strictement ce qui est reçu, n’a aucune raison de se poursuivre.).

Le drame survient lorsque l’homme a tenté de mathématiser ce qui, par nature, relevait du registre moral. Lorsque l’on a voulu convertir un sentiment diffus de reconnaissance nécessairement flou, évolutif et ouvert, en une obligation chiffrée, froide et précise. Ce glissement n’est pas anodin : il marque le moment où une relation se transforme en compte, où le lien devient calcul, où l’incertitude propre au vivant est remplacée par l’illusion d’une équivalence mesurable.

C’est à cet endroit précis que la pensée de Friedrich Nietzsche offre une clé de lecture décisive. Dans Généalogie de la morale, il rappelle que, dans notre culture, le mot «dette» (Schulden) partage la même racine que le mot «faute» ou «culpabilité» (Schuld). Autrement dit, la dette ne s’est pas seulement chargée d’un poids économique ; elle s’est progressivement lestée d’un poids moral. À partir du moment où l’obligation a pu être comptée, elle a aussi pu être jugée.

Cette fusion linguistique - et historique - permet de comprendre très concrètement pourquoi mon projet de bonheur déclenche une telle angoisse. Si la dette est morale, elle est par définition inquantifiable ; mais dès lors qu’on tente malgré tout de la mesurer, elle devient interminable. Et parce qu’on ne peut jamais en fixer le solde, on ne peut jamais vraiment s’en acquitter.
Ainsi, on n’est jamais «quitte» envers son histoire.

Dès lors, si je ne peux pas «rembourser» aux femmes de ma lignée le droit au bonheur que je m’accorde aujourd’hui, par une opération comptable, ma culpabilité fonctionne comme une tentative de renoncement - ou, ma peine, comme une manière de payer autrement. Je propose ainsi mon mal-être comme un intérêt versé à un destin que j’imagine rancunier, afin de rétablir un équilibre purement imaginaire : voyez donc comme je souffre en échange !

C’est précisément ce mécanisme que décrit David Graeber lorsqu’il écrit :

« La dette est le moyen le plus efficace jamais inventé pour prendre des relations fondées sur le jeu, le plaisir, le mystère et la solidarité, et les transformer en relations fondées sur la violence et la culpabilité. »

Cette lecture trouve un prolongement éclairant chez l'autrice canadienne Margaret Atwood, qui, dans son essai Dette et châtiment, montre comment la dette fonctionne comme une logique morale de l’équilibre. Recevoir trop - trop d’argent, trop de chance, trop de bonheur - fait naître le sentiment que la balance penche dangereusement. Et face à ce déséquilibre ressenti, l’esprit cherche alors à «payer», à s’infliger une peine, non pour solder une dette réelle, mais pour conjurer un châtiment imaginaire. Voilà donc d’où me vient, sans doute, cette tendance soudaine et aiguë à la superstition !

Le péché originel : une dette spécifiquement féminine

Pas besoin de maison, de jardin terrassé, de lignées de femmes en peine ou de loyautés répétées : la dette s’est depuis longtemps logée, presque naturellement, dans les corps et les imaginaires féminins. Bien avant la banque, bien avant la morale bourgeoise… il y a ce récit fondateur, matrice de tant d’autres : le péché originel.
Tout le monde connaît l’histoire, véritable pilier de la tradition judéo-chrétienne : Ève, la bitch, mange le fruit, entraîne le pauvre Adam, provoque la chute, et vlan, tout est en place ! La dette est inaugurale, et elle est féminine. Une dette envers Dieu, envers l’ordre du monde, envers les générations à venir. Une dette qui ne se rembourse pas, mais qui se paie - par la douleur, par la soumission, par la maternité douloureuse, par le silence.
Ce récit n’est pas qu’un mythe ancien relégué aux marges de la catéchèse. Il a irrigué des siècles de culture, de droit, de morale, de représentations. Il a façonné une figure féminine structurellement redevable, toujours déjà en faute, toujours sommée de réparer quelque chose. Porter la peine, expier, endurer, faire passer les autres avant soi : autant de manières d’honorer une dette dont l’origine se perd dans le grand récit de la civilisation occidentale.
Bref, quand la faute est originelle, la dette n’a même plus besoin d’être rappelée : elle est déjà là, bien installée.
Et vous imaginez bien que le bonheur, dans cette petite histoire là, se risque souvent de ressembler à un découvert suspect.

Sortir du "Quitte ou Double"

Alors, maintenant que je vois un peu plus clair, je fais quoi ?
Ce que j'ai appris, pour en avoir fait l'expérience, c'est qu'on ne rembourse pas le sacrifice des femmes de sa lignée en s’interdisant de vivre. Mais une fois ce constat posé, que reste-t-il ? Peut-être faire le pari, fragile et inconfortable - les peurs sont tenaces - que le destin n’est pas nécessairement un huissier de justice. Peut-être tenter de déplacer légèrement le curseur de la culpabilité (je leur dois ma souffrance pour compenser la leur) vers la gratitude (je peux accueillir la chance qu’elles n’ont pas eue).
Et quitter, alors, l’économie de la punition pour celle de la transmission.

Après tout, peut-être que S. avait raison. À force de multiplier les négatifs, on pourrait finir par annuler certaines logiques mathématiques de la pensée humaine - celles de la dette en tête. Et peut-être que l’achat de cette table sans argent, pour une maison qui n'existait pas encore, et pour des petits-enfants qui ne sont même pas à l’état d’ébauche de réflexion, était l’acte de résistance le plus sain qui soit : un pied de nez à la comptabilité de l’âme.

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📚 Bibliographie :

👉 Boszormenyi-Nagy, Ivan. 1986. Entre loyauté et légitimité : spécificités de la thérapie contextuelle. Paris : ESF Éditeur.
👉 Graeber, David. 2013. Dette. 5 000 ans d’histoire. Trad. Françoise et Paul Chemla. Paris: Les Liens qui Libèrent.
👉 Nietzsche, Friedrich. 1998 [1887]. Généalogie de la morale. Trad. Henri Albert. Paris: Gallimard, coll. « Folio essais ».
👉 Atwood, Margaret. 2008. Dette et châtiment. Trad. Michèle Valencia. Paris: Payot & Rivages.